La cause littéraire : “C’est réussi et c’est même souvent magnifique. Que l’on aime le surf ou pas, que l’on connaisse le surf où que l’on soit totalement ignorant en la matière, il serait dommage de passer à côté de ce qui est avant tout un beau roman sur l’ambition, la fragilité du succès et la solitude.”
J’ai déjà lu des romans sur le surf dont ceux très bons de Kem Nunn. Mais rien à la hauteur de vos écrits. Vous surfez ? Pourquoi ce sujet ? Question annexe : Dennis Keith est-il inspiré d’un surfeur de l’époque ?
Merci Bernard. Enfant, je ne faisais pas de surf, mais je m’y suis mis après mes trente ans et c’est vite devenu une obsession. Au bout quelques années, je surfais trois ou quatre fois par semaine et j’organisais ma semaine autour de cette activité. Avec ce genre d’obsession, il est inévitable qu’un écrivain finisse par s’emparer de ce sujet, d’une manière ou d’une autre. Par ailleurs, je pourrais dire que le temps que j’ai passé à faire du surf était de la recherche pour mon roman ! Mais j’ai l’impression qu’en tant qu’australien, écrire sur le surf est important et en dit long sur qui nous sommes. Je faisais des expériences sur les voix, en essayant de saisir les différentes sortes de voix que j’entendais autour de moi lorsque j’étais dans l’eau, et c’est ce qui est venu en premier. L’expérience et la voix. Puis j’ai lu « MP », une biographie du surfeur Michael Peterson, écrite par Sean Doherty. La structure narrative de la vie de MP semblait répondre à de nombreuses questions que je me posais, et je me suis sans aucun doute inspiré de Peterson pour une majeure partie de l’aspect « grandeur et décadence » de la vie de Dennis Keith, ainsi que pour l’atmosphère de la Gold Coast pendant les années 60 et 70. Mais il y a également un meurtre au cœur du roman, et ça n’a rien à voir avec Peterson ou qui que ce soit en dehors de ma propre imagination. Au fil de l’écriture, je voulais faire de Dennis Keith une sorte de surfeur primordial, et la plupart de ses histoires ont pour origine les vies de nombreux surfeurs qui ont vraiment vécu. La vie de Peterson a été romancée dès son plus jeune âge, je pense que c’est caractéristique d’une certaine forme de culte du héros. Je voulais amener cette construction du mythe à la croisée d’une vraie culture du surf et d’un travail de fiction. Mais, naturellement, la majeure partie de l’expérience personnelle de Dennis Keith dans le monde du surf (autant la frustration que la passion) vient purement de ma propre expérience en tant que personne ayant appris le surf à un stade de ma vie où je peux exprimer clairement les sentiments que j’ai pour ce sport. Je suppose que ce serait plus difficile pour quelqu’un qui a appris le surf à un très jeune âge – à un point où c’est devenu instinctif – de trouver les mots.
Il y a deux frères, quelques surfeurs et personnages annexes, et surtout trois femmes puissantes.. Comment avez-vous choisi les protagonistes de cette histoire ?
Mes romans ont tendance à être perçus comme des explorations de la masculinité et j’ai toujours eu l’impression que je perçois les garçons, les hommes, les pères, les fils, les frères et les amis différemment de ce que je lis dans d’autres romans. Mais il est également vrai que dans ces livres-là, les femmes sont des personnages centraux à travers lesquels les hommes peuvent s’exprimer. Parfois c’est seulement à travers les relations qu’ils ont avec les femmes que l’on peut vraiment voir qui ils sont. Et vice-versa. La mère de Dennis Keith, Mo, est le personnage que j’aime le plus dans Shangrila. Elle est forte et vulnérable, mue par des forces terrifiantes. S’il y a une source d’énergie dans ce roman, elle vient de Mo. Je la trouve également très drôle. Je pense pas qu’il soit possible de comprendre Dennis Keith sans observer la relation qu’il entretient avec sa mère. Lisa est la petite amie de Dennis Keith, et n’est pas présente tout au long du roman, mais il y a en elle quelque chose qui tient de l’esprit libre de l’époque, et elle répond à une question que le lecteur se pose probablement lorsqu’elle apparaît dans le roman, qui est de savoir si Dennis peut ouvrir son cœur. Est-ce que quiconque peut fendre cette carapace insensée ? Plus tard dans le temps (mais plus tôt dans le livre), Megan agit de façon similaire, essayant de communiquer avec Dennis et en l’incitant à se confier à elle. Bien sûr, l’action du livre se concentre sur Dennis et Rod, mais il ressort assez tôt que le lecteur va s’identifier à Megan et sa quête qui est de découvrir qui se cache derrière ces lunettes de soleil.
La narration passe de la première personne à la troisième personne,vous allez à la ligne sans prévenir… votre écriture est complètement débridée. Vous droguez-vous comme Dennis Keith pour écrire ainsi ? :-)
Ah ah. Seulement de la caféine. J’ai en effet essayé de mettre en place un changement plus prévisible et schématique entre les personnages et les temps du récit, c’est-à-dire d’utiliser une narration à la troisième personne et au passé pour les scènes d’enfance, une narration à la première personne et au présent pour les scènes se déroulant en ce moment, ainsi de suite. Mais un tel ordre n’était pas compatible avec le personnage de Dennis Keith. C’est évidemment confus pour lui, de se voir en tant que « je » et « il », et même en tant que « tu ». D’une certaine manière, c’est censé représenter sa confusion à propos de la notoriété : il ne comprend plus la différence entre être un « je » et être le « Dennis Keith » que les autres ont créé. Mais pour être fidèle à son personnage, le changement entre ces deux narrations devait être complètement aléatoire (il ne suit aucun modèle) afin d’entrer véritablement dans l’esprit de Dennis Keith. En tant qu’écrivain, j’écris beaucoup de brouillons. Je me suis rendu compte que le premier brouillon, écrit très vite et spontanément, était le moins « débridé », comme vous dites. Le « débridement » s’est produit lentement, au cours du processus (très sobre) de réécriture des brouillons.
Il faut s’accrocher pour vous suivre dans ce roman. Lecteur, je suis passé par tous les stades : de l’excitation la plus extrême à la dépression la plus noire. Le lecteur existe-il dans votre tête au moment où vous écrivez ?
Oui, sans aucun doute. Je pense que les livres qui inventent leur propre forme de langage sont ceux auxquels il est le plus dur de s’adapter, mais qui sont également les plus gratifiants une fois que l’on est complètement dedans. Je n’essaie pas de faire fuir les lecteurs en utilisant une narration excentrique. Si je pouvais, mon écriture serait plus accueillante ! Shangrila n’est pas non plus censé être un roman difficile. En fait, une fois que le lecteur s’est acclimaté à l’écriture, passées les vingt ou trente premières pages, ça devrait être un roman très facile à lire. Je compatis pour vous, mais dans la vraie vie, auprès de quelqu’un tel que Dennis Keith, ça se passe comme ça.
On dirait que les années 70, le surf tel que vous le décrivez, c’était il y a un siècle. Regrettez-vous cette période ?
Je ne la regrette pas, vu que j’étais encore un enfant dans les années 70, et de surcroît pas un surfeur, même si je passais beaucoup de temps à la plage. J’ai essayé d’explorer une faille dans la conscience entre la nostalgie et la réalité. Beaucoup de surfeurs de l’époque de Dennis Keith sont nostalgiques de cet « âge d’or ». Le roman Respire de Tim Winton dépeint magnifiquement ce sentiment qu’il existe un monde du surf « pur » : le surfeur et l’océan. Tim est originaire de la côte ouest de l’Australie, où je pense que l’idée de pureté est une chose à laquelle les surfeurs aspirent. Mais pour les surfeurs qui vivent dans les villes de la côte Est, la réalité est tout autre. La vie typique d’un surfeur est faite de compétition, restreinte par le temps et les pressions qu’il subit. Surfer permet de se libérer du quotidien, mais ça le rend également plus intense. Quand il y a trente ou quarante surfeurs à un seul endroit stratégique, jouant des coudes pour avoir une vague, l’atmosphère n’est pas solitaire ou « pure ». Cela engendre de la colère et de la rage, et également, chose intéressante, un rêve douloureux d’une autre époque ou d’un autre temps où l’on pouvait avoir les vagues pour soi. (D’où la popularité des voyages de surf vers l’Asie et le Pacifique Sud, où les vagues sont censés être moins bondées…) J’ai trouvé que ce mélange de sentiments complexes était une source émotionnelle très riche pour l’écriture du livre, et c’était également une manière d’en faire un ouvrage qui soit plus qu’un roman sur le surf.
Etes-vous un lecteur de roman noir ?
Je lis toutes sortes de romans. Mais une partie de moi a été transformée par certains romans portés par des voix inoubliables ; il y en a beaucoup trop, mais ce qui me vient tout de suite à l’esprit sont des livres comme The Horse’s Mouth de Joyce Cary, Il était tard, si tard de James Kelman, Les Orphelins de Brooklyn de Jonathan Lethem, et tous les romans de David Peace. Je pense que ces livres, et quelques autres, dont les romans de Kem Nunn que vous avez mentionné (davantage pour leurs descriptions de surf que pour leurs voix), sont ceux que j’ai lus et relus et par lesquels j’étais influencé pendant l’écriture de Shangrila.
Une vraie belle découverte donc que ce Shangrila, quatrième roman de Malcolm Knox (mais premier traduit en français) vers lequel je ne serai pas allé de moi-même. Je me connais, je me serais bêtement arrêté à son seul aspect “surf” et aurais conclu que ce roman n’était pas pour moi. Ce qu’on peut être con, parfois (j’ai dit : parfois).
Ce roman est un réelle immersion dans les années 70 en Australie aux côtés d'un junkie, pur génie du surf, confronté à ses obsessions